Jijé
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Jijé, l'homme-orchestre de l'âge d'or belge
Avec Hergé dont il est contemporain, Joseph Gillain, alias Jijé, forme l’un des pilliers de l’âge d’or de la bande dessinée belge. Après quelques débuts où il regarde de très près celui qui, de sept ans son aîné, commence à se faire une sérieuse réputation avec Tintin, Jijé démarre véritablement sa carrière avec Blondin et Cirage dans Petits Belges (1939), une publication de l'Abbaye d'Averbode et dans Le Journal de Spirou où il se rend très vite indispensable en dessinant Trinet et Trinette (1939) puis le personnage-titre du magazine naissant, Spirou (1940) quand son créateur Rob-Vel doit partir au front. La guerre fait de lui l'homme-orchestre de l'hebdomadaire de la bonne humeur. Il s'est déjà depuis longtemps émancipé de l'influence du maître de l'école de Bruxelles, conférant à son dessin, grâce à un habile encrage au pinceau, un swing « loustic » diablement efficace. Est-ce qu'il se prend au jeu du dessin réaliste en dessinant au pied levé Superman et Red Ryder suite à l'interdiction de publication des bandes dessinées américaines par l'occupant ? C'est bien possible. Ses premiers chefs-d'œuvre réalistes sont des biographies, Don Bosco (1941) et Christophe Colomb (1941). Don Bosco, dont la diffusion repose sur les écoles chrétiennes, sauve même les éditions Dupuis de la faillite. Alors que leurs magazines sont interdits par la propagande allemande, plus de 100 000 exemplaires sont vendus, en pleine guerre ! Dans la foulée, Jijé crée la série Jean Valhardi, un personnage humoristique qui devient de plus en plus réaliste, sur un scénario de Jean Doisy (1941).
À la Libération, Jijé prend sous son aile de jeunes auteurs qui vont bientôt faire parler d'eux (Franquin, Morris et Will), le noyau dur de L'École de Marcinelle, rivale de L'École de Bruxelles. Mais Jijé est un auteur fantasque qui se laisse conduire par son instinct. Il confie Spirou au débutant André Franquin, Blondin et Cirage à Victor Hubinon et Jean Valhardi à Eddy Paape tandis qu'il s'embarque dans une biographie de Jésus (Emmanuel, 1947), sur laquelle travailleront Franquin, Will et Paape. Il redessine Don Bosco et entame la biographie du fondateur du scoutisme, Baden Powell (1948), des bandes dessinées où son talent de dessinateur réaliste fait merveille. Entretemps, il emmène Franquin et Morris au Mexique puis aux États-Unis, s'établit un temps dans l'état du Connecticut puis revient en Belgique. Franquin l'a précédé de quelques mois, mais Morris reste à New-York de 1948 à 1954. Jijé a cependant eu l'occasion de lui présenter un Français expatrié là-bas : un certain Goscinny…
En 1954, Jijé – les paysages américains encore dans la tête – entame ce qui constitue son chef-d'œuvre, le western Jerry Spring (1954). Parallèlement, il reprend Blondin et Cirage et Valhardi et réalise ces trois séries de front. Il se permet même le luxe de poursuivre, à partir de 1966, la série Tanguy et Laverdure créée par Uderzo dans Pilote et, en 1972, avec son fils Lorg, Barbe Rouge créé par Victor Hubinon (1972). Quelquefois débordé, il s'adjoint des assistants notamment Lorg, Mouminoux et un certain Jean Giraud. D'autres profiteront de ses conseils : Jean-Claude Mézières, Derib, Pat Mallet, Patrice Serres, Daniel Chauvin, André Juillard, Christian Rossi… Il n'hésite jamais non plus à aider ses confrères, dessinant ici une case de Lucky Luke pour Morris, ou là une couverture pour le Buck Danny de Hubinon… Sa puissance de travail et l'étendue de ses aptitudes graphiques ont laissé une trace profonde dans l'histoire de la bande dessinée franco-belge. Son influence s'étend jusqu'à aujourd'hui. Dans les années 80, Ever Meulen, Yves Chaland et Serge Clerc se réclament de son héritage et en feront l'un des précurseurs du « Style atome », « l'Art déco contemporain » comme le désignait Joost Swarte.
Didier Pasamonik
Ce qui frappe chez Jijé, c'est d'abord la qualité de son encrage alliant plume et pinceau, rapide, vigoureux, efficace, généreux dans les noirs. Ensuite dans le cadrage : alternance de plans rapprochés et de plans larges, monologue intérieur évacuant tout décor, cliffhanger final...! La grammaire est parfaite.
Didier Pasamonik
Crédits :
©Jijé (bannière)