Moebius
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Deux vies, deux traits, un génie
Entré à quinze ans aux Arts appliqués de Paris, Jean Giraud y développe très tôt une passion dévorante pour la science-fiction, dans une France de l'après-guerre où le genre commence tout juste à trouver sa place dans la presse jeunesse. Ses premières planches paraissent dès 1956 dans des titres emblématiques de cette époque — Far West, Fripounet et Marisette, Âmes vaillantes — avant qu'une rencontre décisive, en 1958, ne scelle son destin d'auteur réaliste : celle avec Jijé, figure tutélaire de l'école de Marcinelle, qui en fait son élève et lui confie la réalisation de plusieurs planches de Jerry Spring.
Alors que le magazine Pilote explose se transformant en laboratoire d’une bande dessinée en pleine mutation, Giraud crée en 1963, avec Jean-Michel Charlier, la série qui allait faire sa gloire : Fort Navajo, bientôt rebaptisée Blueberry. La même année, sous le nom de Moebius, il publie ses premières planches dans Hara-Kiri — signe précoce d'un dédoublement artistique qui deviendra la marque de toute sa carrière. Pendant plus d'une décennie, Gir le réaliste et Moebius l'expérimental cohabitent, le premier consolidant un western documenté et exigeant, le second explorant des formes plus libres et éthérées.
Au milieu des années 1970, les Dargaud privent Giraud de son personnage fétiche suite à un différend. Cette cassure marquera l’un des épisodes fondateurs de la bande dessinée moderne : avec Philippe Druillet, Jean-Pierre Dionnet et Bernard Farkas, il participe à la création de la revue Métal Hurlant et des Humanoïdes Associés, structure éditoriale qui va durablement changer le statut de la bande dessinée en France, jusqu'alors cantonnée à un lectorat jeunesse. Rompant avec les codes de la bande dessinée classique qu’ils trouvent empêtrées dans un carcan réaliste destiné à la jeunesse, les quatre hommes deviennent le fer de lance d’une toute nouvelle bande dessinée, adulte, expérimentale, libérée de ses contraintes. Moebius y trouve un espace de liberté totale qu'il exploite dès 1976 avec Arzach, récit quasi muet et visuellement radical. Sa rencontre avec Alejandro Jodorowsky, amorcée en 1978, donne naissance à une collaboration marquante tant pour la bande dessinée que pour le genre de la science-fiction au sens le plus large. L'Incal reste l'aboutissement le plus célèbre — une œuvre qui influencera profondément le cinéma de genre des décennies suivantes, de Star Wars à Alien. Cette double vie artistique ne l'empêche pas de retrouver Charlier, cinq ans après leur dernier album, pour poursuivre Blueberry, dont le succès ne se dément pas, jusqu'à la disparition brutale du scénariste en 1989 : Giraud reprend alors seul l'écriture de la série, tout en explorant, à travers Marshal Blueberry, une nouvelle manière de transmettre son univers à d'autres dessinateurs.
Reconnu par ses pairs, il est consacré meilleur artiste des Arts Graphiques par le ministre Jack Lang, décoré de l'Ordre des Arts et des Lettres par François Mitterrand en 1985. Un sacre qui prouve, de façon tardive, une reconnaissance et une légitimation éclatante de la bande dessinée comme un Art à part entière en France.
Mais son influence ne se limite pas au 9e Art : convoité par le cinéma américain dès la fin des années 1970, il conçoit les costumes d'Alien pour Ridley Scott, ceux de Tron pour Stephen Lisberger, une expérience qui le marquera profondément. Il explique, dans un entretien accordé au magazine Amusement en 2010 :
"Je suis très fier d’avoir fait Tron. Ce film reste basé sur une histoire mais le fait qu’il soit fait d’images de synthèse change tout. À l’époque pour m’expliquer ce qu’étaient ces images que personnes ne connaissait, on m’a emmené au M.I.T. voir les gens qui mettaient ça au point. [...] C’était tellement extraordinaire que j’étais ahuri, en overdose d’informations. Je n’ai jamais pu retranscrire tout ce que j’avais vu. Mais ce que faisaient ces ingénieurs, ça c’était génial parce qu’ils étaient mandatés pour faire des expérimentations, c’étaient des explorateurs armés de logiciels et de principes mathématiques. Les mecs devaient réaliser des animations en boucle et en perspective. Et comme ils n’avaient aucune notion artistique, ils faisaient ça avec des girafes, des pianos, des ronds. Sur leurs écrans ça donnait de drôles de manèges qui tournaient dans tous les sens. Et voilà, sans le savoir, ces ingénieurs étaient dans l’essence absolue du cinéma, c’est-à-dire un art fascinatoire. Essentiellement fascinatoire."
Moebius est l’un des rares artistes français à avoir eu une telle influence sur l’imaginaire visuel hollywoodien (Little Nemo, Willow, Abyss et Le Cinquième Élément de Luc Besson). Sollicité par Marvel en 1988 pour un épisode du Surfer d'Argent, il devient également le premier auteur français à connaître une telle consécration aux États-Unis, ouvrant la voie à toute une génération de dessinateurs européens dans l'industrie américaine.
Jean Giraud s'éteint à Paris le 10 mars 2012, à l'âge de 74 ans, laissant une œuvre double et indissociable — celle, rigoureuse et charnelle, de Gir ; celle, onirique et fantasmagorique, de Moebius — qui a durablement marqué la bande dessinée mondiale et redéfini les frontières entre celle-ci, la science-fiction et le cinéma.
On n'image pas l'impact qu'a eu Arzak, publié par Moebius en 1975 dans les premiers numéros de Métal Hurlant, sur le monde de la bande dessinée. Cette œuvre apollinienne (selon la définition de Nietzsche) marque une césure nette dans l'histoire de la bande dessinée. Avec ce cavalier mutique juché sur un ptéroïde, Jean Giraud rompt brutalement avec le récit classique pour inventer un langage de la vision pure, débarrassé des dialogues et des codes narratifs hérités du feuilleton. L'image devient tout : elle raconte, respire, médite… Ce que propose Arzak, c'est la bande dessinée comme expérience intérieure. Loin des aventures bavardes du franco-belge traditionnel, Moebius ouvre une brèche métaphysique dans cet univers où domine l'aventure. Dans ces planches muettes, chaque case semble suspendue entre rêve et abstraction. Le lecteur ne "lit" plus une histoire : il traverse un espace mental, un désert peuplé de signes. Cette approche radicale transforme l'acte de lecture en contemplation, sinon en sidération.
Didier Pasamonik - Extrait du catalogue Daniel Maghen Enchère 2025
Moebius aux enchères
MOEBIUS
MAJOR FATAL
Les Humanoïdes Associés 1979 Planche originale du Garage hermétique de Jerry Cornélius, prépubliée dans Métal Hurlant n° 16 d'avril 1977. Signée.
Encre de Chine et gouache blanche sur papier
23 × 27 cm
Adjugée en 2023 : 67000€
Crédits :
© Moebius, 2026 (bannière)